Les rêves inaccomplis du Naîr ...
Sur la lande ne cesse jamais de souffler un vent que l'on nomme par ici le Naîr, un courant doux et frais qui vous épouse tendrement et vous porte les histoires de ces contrées, murmurées autour des âtres, dans les modestes masures.
Lorsque je m'égare par ici, je ne manque jamais de me reposer au creux des roches dénudées, que le Naîr a sculptées et lissées patiemment, avec les millénaires. Le plomb du ciel, le silence de l'horizon se diluent l'un dans l'autre pour peindre ici un tableau désolé et majestueux. Tout est en accident, inculte et hirsute, les petits vallons inattendus, les herbes sèches et folles, les petits bouleaux torturés dont l'écorce blanche se gerce comme une peau trop sèche.
Ce que j'aime ici, c'est saisir cet éternel que nulle âme ne pourra jamais dominer : rien n'y pousse, rien n'y voudrait vivre, seule une faune rachitique hante les lieux furtivement, filant sous roche, ou aventurant parfois un râle déchirant dans les courants du Naîr. Les enfants du Naîr sont des hommes farouches qui ne demandaient rien à la terre et auxquels elle n'a donné qu'une maigre pitance, quelques pierre pour ériger un mur, quelques branches pour y poser un toit, un maigre gibier pour nourrir une vie contemplative. Car c'est là le seul trésor des lieux pour celui qui sait contempler la beauté du néant : cette immensité figée qui ne demande pas à l'esprit de se situer, ni à la vie de se définir. Être suffit ...
Ici ou rien ne vient ni ne naît, l'imagination trouve un creuset fertile : c'est le pays du rêve car ici on ne vit pas, on se laisse simplement happer par le Naîr et ses millions d'hitoires. Celui qui est venu ici sait que c'est là aussi qu'il reviendra pour sa dernière heure, lorsqu'il aura épuisé toutes ses énergies et qu'il lui restera juste à conter au silence les milliers de rêves d'une vie qui n'a pas su les accomplir tous. Les rêves restent là, s'accrochant aux branchages comme les haillons que le Naîr dépose parfois sur la lande.
Mon temps n'est pas encore venu, alors je m'assied près des os lisses et propres de ceux qui ont mis un point final à leur récit, dos au rocher, le regard perdu dans le gris du ciel. Je m'assied et je lis les quelques feuillets qu'ils tiennent encore entre leurs doigts crispés, comme si ces illusions passées avaient le pouvoir de se réaliser dans une existence prochaine, en prenant leur envol avec le Naîr ...