Les hommes s'élèvent aux cieux car c'est là seul que leurs esprits se sentent suffisamment détachés des choses terrestres
Le privilège de l'horizon est un luxe exceptionnel qui n'est donné qu'aux hommes qui peuvent se payer à la fois la hauteur et la vue qu'ils désirent. Je fais partie de ceux-là, de ceux qui dominent le monde à tous points de vue, que ce soit du haut de ma position sociale ou de ma tour de verre, comme ce soir.
Combien d'hommes rêvent de pouvoir s'assoir là chaque soir et boire l'océan et le soleil qui y baigne, comme s'il s'agissait d'un cocktail avec son orange ? Des millions d'hommes dont les petites lucarnes s'allument dans la nuit loin en bas. L'argent ne peut pas tout parait-il, mais chacun de mes milliards m'offre quelques minutes de soleil en plus que des trilliards d'humains. Suis-je heureux ? C'est la question qu'ils se posent sans doute, parce qu'il est intolérable que je ne le sois pas j'imagine ...
Pourtant c'est tellement relatif; je crois que je n'ai simplement pas le temps de me poser la question et que ma fortune me préserve de devoir le faire : mon bien être est au-delà de bien des imaginations. Mais avoir l'impensable ouvre l'appétit à des désirs incommensurables : si la tour d'en face semble plus haute, plus vertigineuse, plus élancée, alors c'est dans celle-là que j'aimerais m'assoir pour contempler le soleil qui se couche. Indécent ? Pas plus que pour celui qui ne possède rien, de s'endetter pour s'offrir des choses qu'il ne pourra jamais rembourser. Ce qui nous différencie ? Il n'aura jamais assez d'argent pour assouvir ses envies et moi j'en aurais toujours trop pour les assouvir.
Ce qui nous rapproche peut-être ce soir, lui et moi, c'est que dans la nuit qui recouvre son jardin il contemple les derniers feux du jour qui annoncent la trêve nocturne. Le temps d'un soir, lui et moi nous abimons dans la beauté du ciel, saisis par l'intemporalité de ce spectacle face auquel lui comme moi ne sommes que des particules fugitives. Lui il cesse de détruire son avenir en jalousant mon empire et moi je ne cherche pas à recouvrir la dette qu'il a contracté à mon égard. Ensembles nous partageons la plénitude d'un instant sacré où seule la nature domine ...
Ciel et terre, pauvre et riche, se rejoignent en paix sur l'horizon ...