Incarnés ...
Manshûl,
Entends-tu toi aussi ces bruits qui me hantent, ces innombrables tressautements et chocs d'un monde en mouvement qui viennent s'échouer les uns sur les autres, en un amas cacaphonique, martelant mon crâne de leur bruissement inharmonieux ?
J'aimerais tant toucher du bout des doigts cette sérénité si délicieuse et propice à l'inspiration, ce calme originel qui nous baignait avant qu'on ne nous dépose dans ce purgatoire.
Si j'avais pu imaginer que ces sons omniprésents pourraient suffire à me dérober jusqu'au dernier de mes refuges, qu'il ne me resterait plus d'espace pour contempler du dehors ce que nous sommes et ce qui nous entoure ... je suis englué dans le présent de tout mon être, forcé de le laisser m'envahir sans point de fuite sur l'horizon.
Est-ce donc cela la vie des hommes, cette prison des sens ? Ne leur est-il donc jamais offert de s'absenter de cette existence si terriblement sensible ?
Ô mon frère, pouvions-nous seulement imaginer tant d'immédiateté dans leurs existences ? Nous aurions alors compris ce qui nous semblait si scandaleux dans les vies humaines, tous ces précieux instants voués aux actes inconséquents, à des comportements irréfléchis et irrémédiables.
Sans doute est-ce là la sanction de notre aveuglement hautain : pénétrer la folie apparente de l'humanité et la sentir nous traverser comme une flêche dont la souffrance latente efface la raison et déchaîne ses passions douloureuses.
L'éternité nous semblait bien ennuyeuse mais ces heures que la distraction empêche sans cesse d'emplir et d'accomplir évoquent en moi une nostalgie féroce de la langueur d'antan.
Me démènerai-je moi aussi bientôt pour faire taire jusqu'à ma propre voix, mes propres dissonances assourdissantes ? Me jetterais-je contre toutes ces âmes avec fracas et désespoir pour reconquérir la moindre parcelle de paix que ce monde suscite ?
Réponds-moi, dis-moi ce qu'en ton coeur tu as trouvé pour qu'il ne s'éprouve pas sous les assauts de la conscience et des sens ?
Yrânsel, ton siamois
Empathie... ;-) (soupir)